Parcours patrimoine : Étienne Drioton

Un égyptologue à Montgeron

Montgeron doit à Josèphe Jacquiot l’honneur d’avoir compté parmi ses habitants le chanoine Étienne Drioton figure incontournable de l’égyptologie. Il était en congé dans sa famille à Nancy lorsque, en juillet 1952 cette nouvelle éclate dans la presse : « Révolution en Égypte ! Le roi Farouk est destitué ! ». Au zénith de sa carrière, É. Drioton était alors Directeur Général du Service des Antiquités d’Égypte et des Musées, au Caire. Ami du roi Farouk, il comprend immédiatement que, étant donné les circonstances, il ne pourra plus exercer sa haute fonction, il ne retournera pas en Égypte.
Trouver à Paris en 1952 un logement suffisamment grand pour accueillir sa vaste bibliothèque et son mobilier personnel se révèle impossible. Ses cousines Marguerite et Josèphe Jacquiot lui proposent alors d’occuper une partie de leur vaste demeure, sise au 45, rue des Plantes à Montgeron (fig. 4). Il lui faudra attendre plusieurs mois avant de retrouver, expédiés d’Egypte, ses biens les plus précieux à savoir quelques meubles, ses livres, ses travaux. Il pourra alors reconstituer son univers de travail. Il est nommé Directeur de recherche au CNRS et reprend son enseignement au Louvre, à l’Institut Catholique de Paris et à l’École Pratique des Hautes Études. A compter de 1957, couronnement de sa carrière, il est nommé Professeur, titulaire de la chaire d’égyptologie et de civilisation égyptienne au Collège de France.
Dès son retour en France, il avait revêtu la tenue ecclésiastique – il en était dispensé en Égypte – On pouvait alors le rencontrer dans les rues de Montgeron, promenant son chien ou accompagnant Josèphe Jacquiot au marché. Son abord cordial et son extrême simplicité ne laissaient aucunement penser qu’il avait été au faîte des plus grands honneurs. Pourtant, témoignage de l’amitié et de l’admiration qu’il lui portait, le roi Farouk serait venu lui rendre visite à Montgeron. Ce qui ne semblait alors qu’une rumeur m’a été confirmé par une personne de sa famille et l’on sait que plusieurs voitures prestigieuses avaient accompagné une personnalité au 45, rue des Plantes. (probablement le roi Farouk) (fig. 5)
Pendant les neuf dernière années de sa vie l’éminent égyptologue poursuivit donc ses travaux dans la quiétude de notre petite Ville.
Il s’est éteint à Montgeron le 17 janvier 1961.

A Nancy, sa ville natale

Étienne Marie Félix Drioton est né à Nancy le 21 novembre 1889 au 82 rue Stanislas. Ses parents gèrent la « Librairie catholique ornements d’église », située place Stanislas. Il est l’aîné d’une fratrie de cinq enfants, un frère Jean et trois sœurs, Henriette, Marthe et Marguerite. Le père Étienne Jean Louis Drioton, avocat à la cour, est d’origine bourguignonne, la mère Félicie Maria née Moitrier son épouse est lorraine
Dès l’âge de 11 ans É. Drioton se passionne pour la civilisation égyptienne. Il entreprend seul l’étude de l’écriture hiéroglyphique. Bien heureusement ses parents ont vivement encouragé cette passion pour l’orientalisme. La famille est très catholique aussi, on ne s’étonnera pas de voir le jeune Étienne Drioton choisir la voie sacerdotale tout en déclarant qu’il veut poursuivre des études d’égyptologie. Il fut un brillant élève au collège Saint Sigisbert (Nancy) avant d’entrer au séminaire à la Chartreuse de Bosserville, proche de la capitale lorraine. Il poursuivra ses études à l’Académie Saint Thomas à Rome où il obtient deux doctorats – philosophie et théologie – et une licence es-sciences bibliques. En 1914, la guerre interrompt ses études et le voit œuvrer en qualité d’aumônier infirmier à l’hôpital Sédillot de Nancy.
La poursuite de ses études orientalistes puis sa brillante carrière l’éloigneront mais les relations épistolaires qu’il entretient régulièrement avec sa famille témoignent de l’attachement qu’il gardera tout au long de sa vie pour sa ville natale. Il y séjourne d’ailleurs régulièrement lors de ses congés. En 1929 il est nommé « Chanoine honoraire de la cathédrale de Nancy ». Quelques années plus tard, lorsqu’il fut nommé Directeur Général du Service des Antiquités son frère lui écrivait « Je ne suis plus Jean Drioton mais le frère d’Etienne Drioton, l’égyptologue ». C’est encore à Nancy alors qu’il était en congé, qu’il appris que la révolution égyptienne en destituant le roi Farouk mettait fin à sa prestigieuse carrière en Égypte.
En janvier 1961, lors de ses obsèques, un hommage solennel lui fut rendu dans la cathédrale, par les personnalités ecclésiastiques et la communauté scientifique. Mgr Pirolley, dans son allocution évoquait ainsi la personnalité d’É. Drioton « Resté Lorrain, profondément attaché à son quartier, à son église paroissiale et à sa cathédrale […] ce prêtre sut rester humble dans la grandeur, modeste dans la science et toujours et partout rayonnant de sa foi en Dieu »1. Il repose dans la tombe familiale à Villers les Nancy. Sous l’égide du Cercle Scientifique Étienne Drioton, qui œuvre depuis 2009 pour faire connaître d’un plus large public la carrière de notre éminent savant, une plaque commémorative a été apposée sur sa maison natale rue Stanislas.

En Égypte sur les chantiers de fouilles (1924-1936)

En décembre 1924, Étienne Drioton est appelé par l’Institut Français d’Archéologie Orientale pour une mission épigraphique au temple de Médamoud. Il y travaille auprès de Fernand Bisson de la Roque. De ce temple dédié au dieu Montou n’apparaissent alors que quelques colonnes ainsi que les vestiges d’une porte monumentale à demi effondrée. L’équipe d’ouvriers exhume peu à peu du tertre des blocs de pierre datant de diverses époques. Seule la traduction de leurs inscriptions permettra de reconstituer en partie l’histoire du site. C’est la mission qui a été confiée à Étienne Drioton. Lorsque l’avancée de ses travaux le lui permet, il oeuvre sur d’autres sites de la région thébaine, à Karnak invité par H. Chevrier ou à Deir el-Médina auprès de Bernard Bruyères. Il travaille aussi sur les inscriptions du petit temple de Médinet-Habou. Les nombreux échanges épistolaires d’É. Drioton avec sa famille, conservés au Musée Josèphe Jacquiot, évoquent le quotidien du savant sur ces chantiers. Ils permettent de reconstituer des pages d’histoire de l’égyptologie.
En 1926, il est nommé Conservateur-adjoint des antiquités égyptiennes au Musée du Louvre. Il participe activement à la réorganisation des salles. Il s’intéresse notamment à la présentation de la collection d’art copte provenant principalement de Baouït et publie les notes de fouilles de Jean Maspero.
Mais l’Égypte lui manque et lorsque son activité de conservateur-adjoint le lui permet, il renoue avec ses missions épigraphiques, poursuit ses travaux à Médamoud, puis à partir de 1933 à Tod où F. Bisson de la Roque a ouvert un nouveau chantier. Parmi les moments exceptionnels qu’il vécut, évoquons cette découverte, dans les fondations du temple de Tôd, de quatre coffres au nom d’Amenhemat II. (1900-1850 av. J-C). Ils contiennent des lingots d’or et d’argent, 154 coupes d’argent et autres objets précieux, des cylindres à inscriptions cunéiformes. C’était le 8 février 1936. Quelques mois plus tard, Étienne Drioton sera nommé Directeur général du Service des antiquités d’Égypte. Il proposera au gouvernement égyptien d’attribuer au Musée du Louvre une partie de ce trésor en remerciements pour le travail réalisé.

Directeur Général du Service des Antiquités d’Égypte, au Caire – (1936-1952)

Le 8 juin 1936, Étienne Drioton est nommé officiellement. Directeur Général du Service des Antiquités d’Égypte, au Caire. Il assume l’administration des musées, et des chantiers de fouilles qu’il visitera régulièrement. Il vivra des moments exceptionnels mais rencontrera aussi nombre de difficultés.
En janvier 1937, il accompagne le roi Farouk 1er pour la croisière inaugurale de son règne, du Caire à Assouan. Il commente pour le souverain les sites archéologiques. Celui-ci a hautement apprécié son immense savoir, son enthousiasme et sa cordialité.. Une relation d’estime réciproque et d’amitié s’établit entre eux. Ceci est important car le jeune souverain soutiendra son action au sein du Service des Antiquités.
Par l‘importance de sa fonction il reçoit les égyptologues du monde entier ainsi que les hôtes officiels de l’Égypte. Ainsi le 16 mars 1939, il accueille au Musée du Caire le prince héritier d’Iran, Reza Pahlévi. Dans le même temps, dans le Delta se profile un épisode prestigieux de l’histoire de l’égyptologie : la découverte de la nécropole royale de Tanis et de ses fabuleux trésors. Le 27 février Pierre Montet lui écrivait « J’ai le plaisir de vous informer que nous venons de trouver la tombe d’Osorkon II ». Puis ce furent les sépultures du roi Chéchonq, de Psousennès Ier, d’ Aménémopé et en 1945. celle du Général Oundebaounded. Ces oeuvres d’une beauté et d’une valeur inestimable rejoindront le Musée du Caire.
Étienne Drioton est aussi un chercheur et c’est le plus souvent carnet de notes et appareil photo en mains qu’il arpente les sites, relevant des inscriptions, faisant des croquis, autant de données qui alimenteront ses publications. Il n’hésite pas à se joindre aux archéologues. Il aime les rencontrer, échanger avec eux sur l’avancée de leurs travaux, leurs besoins en matériel…
Mais à compter de 1948 le climat politico-social se dégrade de plus en plus en Égypte. Un nationalisme allant jusqu’à la xénophobie monte inexorablement contre les Anglais, mais aussi contre les Français. Dès le début de l’année 1952 le Gouvernement ferme les maisons de l’Institut Français sur les concessions, expulse les chercheurs. Pour Étienne Drioton les conditions de travail deviennent de plus en plus difficiles. Le 23 juillet le roi Farouk est destitué. É. Drioton est en congé en France, il ne retournera pas en Égypte.
Dernier Français à la Direction du Service des Antiquités, son action fut remarquable. Il avait œuvré en administrateur avisé pour que soit sauvé et préservé l’inestimable patrimoine dont il eut la charge. De plus, en formant de futurs doctorants à l’Université Fouad Ier afin qu’ils puissent prendre le relais, il avait préparé l’avenir.

Son œuvre scientifique

Inlassable chercheur aux compétences multiples, Étienne Drioton a exploré toutes les branches de l’égyptologie. Son immense savoir, son esprit d’analyse ouvert à tous les domaines lui ont permis d’explorer des voies nouvelles. Il a fait avancer la science par ses découvertes. Plusieurs de ses travaux sont novateurs et appréciés par les égyptologues. Citons quelques-unes de ses découvertes :
L’existence d’un théâtre à l’époque pharaonique. On avait coutume de dire que le théâtre était né en Grèce. Son analyse des scènes gravées sur les parois du temple d’Edfou, associée à celle de textes beaucoup plus anciens lui permet de faire remonter l’existence de ce théâtre à l’Ancien Empire.
La cryptographie égyptienne, sorte de rébus présent dans des textes hiéroglyphiques, réputés indéchiffrables. En 1932, dans un communiqué à l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, il expose le résultat de ses recherches évoquant plusieurs clés de lecture. Des documents bilingues enfouis dans le sanctuaire d’Harpocrate au Serapeum d’Alexandrie confirment ses travaux.
Ses travaux sur les inscriptions des scarabées. Les résultats de ses recherches sur la cryptographie lui permettent d’aborder la traduction de certaines inscriptions gravées sur le plat de ces amulettes, restées mystérieuses. Il y trouve des formules dédiées à une entité divine sans qu’aucun nom soit précisé. Il en conclue que la religion égyptienne comportait une philosophie personnelle parfois monothéiste.
Ce ne sont là que quelques exemples d’une œuvre scientifique considérable. Sa bibliographie compte plus de 400 titres traitant de domaines aussi variés que l’archéologie, les arts, l’histoire, la philologie, la religion, le théâtre, les études coptes, la magie, la cryptographie.

Biographie du Chanoine Étienne Drioton

  • 21 novembre 1889 – Naissance à Nancy d’Étienne Drioton
  • 1912 – Ordonné prêtre à Nancy
  • 1913 – Docteur en philosophie et en théologie de l’Académie de Saint-Thomas à Rome
  • 1919 – Professeur de philologie égyptienne et copte à l’Institut catholique de Paris.
  • 1924 – Chargé de mission épigraphique auprès de l’Institut français d’archéologie orientale du Caire.
  • 1926 – Conservateur adjoint au département des antiquités égyptiennes du musée du Louvre
  • 1929 – Chanoine honoraire de la Cathédrale de Nancy.
  • 1936 – Directeur général du Service des antiquités égyptiennes, au Caire.
  • Chargé de cours de doctorat à l’Université Fouad Ier au Caire.
  • 1937 – Membre correspondant de l’Académie des inscriptions et belles-lettres.
  • 1945 – Membre correspondant de l’Académie de Stanislas (Nancy)
  • 1948 – Docteur honoris causa de l’Université de Louvain.
  • 1949 – Président de l’Institut d’Égypte.
  • Membre correspondant de l’Académie des Sciences de Bavière
  • 1952 – Retour en France suite à la révolution égyptienne
  • Directeur de recherche au CNRS
  • 1954 – Membre associé de l’Académie royale de Belgique.
  • 1956 – Président de la Société française d’égyptologie.
  • 1957 – Professeur au Collège de France (chaire d’archéologie et philologie égyptienne)
  • 17 janvier 1961 – Décès du chanoine Étienne Drioton à Montgeron
  • Inhumation au cimetière de Villers les-Nancy

Médamoud, le chantier en 1925

Etienne Drioton à Tôd

Tôd, dalles sous lesquelles fut trouvé le trésor

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